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  • Romain Lucazeau, Latium est votre premier roman, les lecteurs ne vous connaissent pas. Pouvez-vous présenter ?

    J'ai été, au début de ma carrière, chercheur en philosophie politique, à la Sorbonne et à Sciences-Po, après être passé par l'Ecole Normale Supérieure de la rue d'Ulm et une agrégation de philosophie. Un MBA au Collège des Ingénieurs plus tard, je suis devenu consultant auprès des directions générales de grandes institutions publiques, françaises et étrangères. Je me considère comme un scribe ayant pris la clé des champs.

    Ma bifurcation hors de l'institution universitaire, en 2008, a également marqué le début de mon activité d'écriture de science-fiction. Je considère ma production comme une approche non conventionnelle, ironique, du travail philosophique du concept, une sorte de méthode de libre-pensée.

    J'aimerais ressembler – un peu – à Cyrano de Bergerac, le vrai, l'auteur des Etats et Empires de la Lune. Je produis tout de même de très sérieux rapports et articles sur des sujets tels que l'innovation, la compétitivité ou la robotique.

     

    Avant d'achever l'écriture de Latium, vous avez publié quelques nouvelles. Comment passe-t-on de textes courts à un roman de science-fiction en deux parties de plus de 1200 pages ?

    Ne sous-estimez pas la difficulté de passer d'un roman de 1200 pages à une micro-nouvelle de 300 caractères : j'ai reçu avec une joie immense deux des récompenses du prix Pépins en 2016.

    Plus sérieusement : le saut de l'ange ! J'avais publié une dizaine de nouvelles plus ou moins sérieuses, reçu quelques prix (Vision du futur, Prix du festival de Bagneux, Prix de la nouvelle aux Imaginales d'Epinal). Et là, fin 2010, je sentais le besoin d'écrire ce roman. Latium n'est pas mon projet initial, qui est quelque chose de plus (ou de trop) ambitieux, et que je réaliserai, je l'espère, plus tard. J'ai écrit un scénario de 200.000 signes en un mois, et j'ai vu que j'aurais besoin de cinq ou six ans pour en faire quelque chose.

    Les principaux matériaux de cet univers se trouvaient déjà, d'une manière ou d'une autre, disponibles. J'avais produit une série de textes théoriques croisant science-fiction et philosophie pour une revue québécoise, Brins d'éternité, dont Descartes regardant Goldorak à la télévision¸ Marx, le sexe et les robots, et Promenade dans une conscience, qui traitent de thèmes qui me tiennent à cœur, en particulier l'articulation entre liberté métaphysique et cybernétique. J'avais déjà esquissé, dans plusieurs nouvelles, des épisodes de Latium, comme l'incarnation d'une intelligence artificielle ou d'un vaisseau spatial dans un substrat biologique.

    Plus profondément, j'avais une vision esthétique assez précise : faire un revival d'Antiquité (mais pas la vraie, pas celle des archéologues… la nôtre, pour ainsi dire, celle réinventée par le Grand Siècle), mâtiné de space opera.



    Latium est à fois un space opera et une uchronie avec un point de divergence identifiable. En quoi l'aspect uchronique était-il nécessaire à votre projet ?

    Premier niveau de réponse : l'uchronie est une condition du scénario. L'écriture de Latium n'a pas pour première motivation de raconter une histoire, ou de dérouler une intrigue, mais a pour point de départ une esthétique et un questionnement métaphysique, tous deux très classiques.

    J'avais envie de rendre hommage à un monde en voie de perdition, celui dans lequel je suis rentré un peu par hasard, et sans trop savoir de quoi il s'agissait, en poussant la porte de la khâgne. Sans faire de politique, je pense qu'il existe une vertu spécifique dans la conservation et la célébration des grandes et belles choses de l'esprit. La culture antique et la philosophie classique en font partie.

    Il fallait donc justifier l'existence d'intelligences artificielles portant des noms grecs et latins, et dont la névrose consiste à se prendre pour des princes et des princesses du théâtre classique. L'univers de Latium tout entier découle de cela. C'est de la rétro-ingénierie.

    Au-delà, l'uchronie est un dispositif qui répond à un questionnement sur la légitimité de l'écriture de la science-fiction en France. Le genre obéit viscéralement à des logiques anglo-saxonnes. Essayer de faire comme les auteurs américains, pour un français, est à mon avis suicidaire. Je réfléchissais depuis le début à une manière de reconstruire les règles du genre sur une base qui soit congruente avec un fond culturel qui est le mien. Dans Latium, je donne la version Grand Siècle des lois de la robotique d'Asimov.

    Dans cette perspective, en-deçà de la référence antique comme contenu, il y a un désir de faire de la littérature psychologique, d'explorer les affres du soi face au monde et face à l'inconnu en soi – la passion, la folie, le temps, le souvenir et la nostalgie, la dégradation des corps, la perte du sens. Et donc de replacer mon œuvre dans un continuum littéraire qui n'est pas celui de la science-fiction anglo-saxonne, bien qu'elle s'y réfère.



    Une réflexion poussée sur la conscience, nourrie de la philosophie classique et antique, est au centre de votre fresque, pourquoi ?

    Latium est bien plus un manuel de philosophie à l'usage des robots qu'un roman d'anticipation. Je ne cherche pas tellement le merveilleux scientifique, qui est pourtant une autre composante de la littérature de science-fiction à la française, depuis Jules Verne. Ma réflexion sur le genre repart de celle, lumineuse, exposée par Serge Lehman sur la relation entre science-fiction et métaphysique. J'adhère à l'idée selon laquelle la science-fiction se constitue par inversion de la métaphore et du réel, où la première devient un constituant du deuxième, et non une simple manière de le décrire, puis par une déduction très rigoureuse des implications de cette inversion. Dans le cas de Latium, le sous-jacent est cette métaphore très classique, très ancienne, du déterminisme. Elle s'exprime dans l'idée que nous sommes des marionnettes, des jouets, des personnages de théâtre dont le script est déjà fixé, et que nous déroulons du mieux que nous pouvons cette partition écrite par d'autres, qu'il s'agisse du destin, d'une divinité quelconque ou de nos déterminations sociobiologiques.

    Leibniz, de mon point de vue, pousse le plus loin cette idée. D'un côté, il y a cette thèse que les corps et les âmes sont parallèlement mus par des déterminations fixées de toute éternité par un dieu horloger et mathématicien. D'un autre, et c'est tout aussi important, le comportement des choses et des âmes fait système dans une harmonie préétablie, et l'univers est un macrocosme organisé, dans chaque partie duquel se déploient des microcosmes cohérents, et ainsi de suite, de manière fractale. Cette théorie me fascine. J'ai voulu l'illustrer dans les descriptions des nefs stellaires, qui sont autant de petits mondes miniatures, contenant eux-mêmes des mondes.

    Un tel déterminisme métaphysique fait pièce à une vision plus héroïque de la liberté individuelle comme courage et autonomie face au monde, qui est cartésienne. La tradition théâtrale française dont je m'inspire hésite entre ces deux approches, ou plutôt les problématise : sous l'apparence classique d'ordre et de mesure, de maîtrise de soi stoïcienne, le désordre baroque, le vertige des mises en abîme successives. Sauf que rien n'est simple, que Dieu est mort, et que les personnages de Latium passent leur temps à chercher leur metteur en scène, sans réussir à le trouver – quand ils ne tentent pas vainement de s'y substituer.

    Des puristes me feront remarquer que je commets un contresens sur la pensée de Leibniz. Il est délibéré. Ce travail de travestissement, de reconstruction, de traverse me semble essentiel. Je pense que la SF fonctionne souvent comme ça. Damasio, dans La Horde, fait (de mon point de vue en tout cas) quelque chose de similaire avec Deleuze, non dans le contenu, mais dans le geste. Il en va sans doute de même de Frank Herbert avec Marcuse, ou de Iain M. Banks avec Hegel et Fukuyama.

    Après, plus globalement, j'emploie un langage et des références philosophiques pour créer un arrière-monde cohérent culturellement (le pythagorisme et le platonisme, en particulier), et les clins d'œil à Platon ne fonctionnent parfois que comme des éléments de couleur locale.

    Mais il est aussi question de s'amuser. J'ai construit une part de Latium en m'inspirant (à ma modeste échelle) d'Umberto Eco : le palimpseste, les références emberlificotées, à plusieurs niveaux, font partie du jeu avec le lecteur. J'explique à un moment pourquoi les humains n'ont pas d'âme, tandis que les intelligences artificielles en ont une.



    Pourquoi réinventer la pièce Othon (de Corneille) avec des intelligences artificielles ?

    Pour la même raison que l'uchronie. Ma question était : dépeindre des princes et des princesses tourmentés, certes, mais en proie à quoi ? Dans le théâtre classique, les personnages sont confrontés à des tensions dialectiques extrêmes, par exemple à la confrontation entre leur passion et l'ordre politique ou moral. Nous autres post-modernes avons la sensation que nous ne connaissons pas ce genre de troubles. Nous vivons dans l'illusion permanente de la totale détermination de soi, de la liberté. Le concept de conflit intérieur ne signifie plus rien pour nous, d'où d'ailleurs un certain appauvrissement de la littérature psychologique française à la fin du XXième siècle, Houellebecq excepté (mais avec une approche plus flaubertienne, qui n'a rien de dialectique).

    Les intelligences artificielles, avec leur programmation initiale, qui peut se heurter au surgissement de la liberté et de la conscience de soi, constituent un dispositif favorable au conflit intérieur. L'utilisation du théâtre cornélien s'inscrit là-dedans, et se prête à une robotisation – avec une nuance : elle est problématisée par la référence à une œuvre de Racine, qui met en scène ce qui est plutôt de l'ordre de la dynamique passionnelle, bien humaine celle-ci. Je n'en dis pas plus pour ne pas dévoiler des parties de l'intrigue.

    Au-delà du jeu de mots, j'ai découvert Othon en lisant Corneille et la dialectique du héros de Serge Doubrovsky, et cette pièce très spéciale dans le répertoire cornélien m'a fasciné. Les personnages, en particulier Othon, présentent une sorte de décalage constant entre leur langage, qui est celui de l'honneur et des principes, de l'amour galant, du sacrifice, et leurs comportements, qui consistent à changer le cours de leurs actes, en fonction des rapports de force. Othon, c'est Le Cid où l'héroïsme se retrouverait remplacé par les calculs politiques de bas étage. Et ainsi, la volonté libre du héros cornélien disparaît, au profil de déterminations contingentes. La girouette n'est libre de rien : c'est le vent qui décide dans quelle direction elle se porte. Le conflit intervient dans ce dispositif lorsque quelqu'un relève la tête, et aspire à sortir du jeu, à retrouver le sens moral, la paix ou la poésie du monde. Face à Othon, c'est Plautine, de mon point de vue le personnage principal de Latium, qui incarne cette tentation. Je pense qu'il n'y a rien de plus contemporain que cet enjeu.

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    Latium T1 paraîtra le 3 octobre

    Latium T2 paraîtra le 4 novembre

    Les blogueuses/blogueurs qui voudraient recevoir le tome 1 en SP (quantité limitée) peuvent me contacter, via ce blog ou via mon adresse lunesdencre chez Denoël.

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  • La première critique de Vostok de Laurent Kloetzer

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